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Opinions  >  L'antisémitisme ne passera pas

Assez d'actes antisémites, la France doit réagir. Assez de profanations de cimetières, d'agressions, d'insultes, la gauche doit se mobiliser. Maintenant, tout de suite, partout, luttons inconditionnellement contre l'antisémitisme. Oui, on ne peut plus poser de conditions à ce combat. Pas simplement pour ce que l'homme fit à l'homme mais pour ce qu'«ils» veulent lui faire maintenant.

Derrière ces actes, il n'y a pas la mauvaise part d'une France écervelée et sans importance. Il y a la haine mortifère du juif. Alors, pourquoi la gauche reste-t-elle l'arme au pied ? Parce qu'elle ne veut plus réagir, dominée qu'elle est par sa volonté d'expliquer. Mais en ce moment expliquer, c'est déjà pardonner.

Pour critiquable qu'elle soit, dire que la politique de Sharon est responsable de la montée de l'antisémitisme, c'est peut-être tenter de trouver une excuse mais c'est surtout s'engager sur les pentes dangereuses de la politique «juive d'Israël». Pire, c'est induire que chaque juif doit payer pour Israël. N'est-ce pas là une forme sophistiquée de l'antisémitisme moderne que de considérer que chaque juif est dépositaire du gouvernement d'Israël ? Le racisme consiste toujours à réduire un individu à son origine raciale, à l'arrimer à une appartenance biologique identitaire.

Subordonner notre indignation, notre émotion, notre colère à un changement de politique en Israël, c'est intolérable au vu de notre cause. C'est inacceptable au vu du mal qui gagne notre pays. C'est ici, en France, dans nos écoles, nos banlieues, que monte l'antisémitisme.

Partout la gauche réagit mollement. Elle se cache derrière l'indolente insouciance de sa bonne conscience au Moyen-Orient. Elle est dans un contresens identifiant le Likoud à l'Etat d'Israël. Refusant de voir la fragilité, la précarité d'Israël, oubliant aussi qu'il est traversé par d'âpres débats et de nombreux doutes. La gauche oscille entre le soutien à la deuxième Intifada comme préalable à toute réelle lutte antisémite et le renvoi de chacun dos à dos. Ce désengagement au nom des blessures du monde devient le paravent de l'indifférence.

Qui accepterait de subordonner la réprobation d'actes anti-Maghrébins à la condamnation du Hamas ou du Hezbollah ? Cela n'a pas de sens. Nous sommes antiracistes sans condition. La gauche doit distinguer une position de principe, le refus de l'antisémitisme, et le débat politique au Proche-Orient. Sur ce dernier point, elle se doit de soutenir le chemin de la paix. Mais elle devrait le faire en sachant que l'on ne peut réclamer la paix en prononçant des mots de guerre contre l'une ou l'autre partie.

Mais l'urgence en France, dans cette séquence malheureuse et redoutable, c'est la lutte intransigeante contre l'antisémitisme. Quand je vois notre ami écrivain Maurice Rajfus, avec lequel nous avons mené tant de combats contre l'antisémitisme de Le Pen, Rajfus, le survivant du Vel' d'Hiv, l'écrivain antiraciste, s'enrôler puis heureusement démissionner de la liste «Euro Palestine» animée par Dieudonné, je me dis que la cote d'alerte de la confusion à gauche a été atteinte.

Non, on ne peut, au nom d'un conflit entre deux nations, relativiser ce que vivent les juifs de France. Mais, surtout, on ne peut s'aveugler sur ce que certains à travers leurs mots voudraient leur voir subir. Cette violence vengeresse qui, au nom d'un présent lointain, revisiterait un passé que l'on voudrait loin. Sous les yeux de ceux qui seraient incroyablement fatigués de dire que nous sommes inconsolables de la Shoah.

Non, on ne peut plus au nom du racisme maghrébin proférer l'indulgence des mots. Non, on ne peut pas, alors que le racisme antisémite qui se voulait scientifiquement fondé a été détruit par la science elle-même, racialiser le conflit au Moyen-Orient. Non, on ne peut déclarer contrit que l'antisémitisme, pour regrettable qu'il soit, a sa source là-bas. Et quand bien même il aurait sa source là-bas, sa réalité est là.

Ne soyons pas aveugles, à travers chaque exaction c'est un peu de la République qu'on atteint. Ne soyons pas sourds, au travers de chaque agression, c'est un peu de la démocratie que l'on brise. L'antisémitisme est inexcusable ! Intolérable ! Indéfendable ! Il doit être combattu avec fermeté, sans complexe, sans faux-semblant. Le refus de ce mal qui ronge la France mériterait mieux que des querelles mesquines. Le président de la République n'a pas jugé utile de s'adresser au pays malgré le mandat antifrontiste de son élection. C'est au tour de la gauche de prendre les choses en main. Nous revendiquons la totale hostilité, la totale incompréhension vis-à-vis de l'infamie raciale. Fort de l'histoire de la vieille Europe, nous devons faire le serment : Mobilisons-nous ! L'antisémitisme ne passera pas !


Tribune de Jean-Christophe Cambadélis

parue dans le Figaro daté du 17 mai 2004 et éditorial du mensuel du député du XIXe arrondissement de Paris, "Le Populaire"