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"Que
tu le suives ou l'abandonnes, Je quitte Strasbourg, au volant, la tête chargée de souvenirs. Dans le rétroviseur, le Parlement diminue et je me dis qu'à mon tour je dois vous écrire. Parce que vous m'avez toujours soutenu et que, pour ce qui concerne le Parlement européen, il va falloir continuer le combat sans moi. Je me souviens qu'il y a cinq ans, au début de la législature, le Moyen-Orient n'était pas un sujet. C'était les années Oslo, nous avancions vers la paix, et je me concentrais alors sur les affaires juridiques.
Ce sont les circonstances, la deuxième Intifada, le déchaînement antisémite de Durban puis la mise en accusation systématique de l'Etat Juif qui m'ont dicté d'intervenir sur une scène politique que les diplomates israéliens qualifient de "plus dure du monde pour Israël". Dès septembre 2000, j'ai voulu convaincre la Commission Européenne que l'éducation n'est pas un enjeu accessoire mais bien central et qu'il est criminel de dresser des générations dans la haine, que leur avenir passe au contraire par l'apprentissage de la tolérance. Convaincre aussi que ceux qui exigeaient la rupture des liens économiques et scientifiques entre l'Union Européenne et Israël après avoir pourtant soutenu la veille qu'il était urgent de lever l'embargo sur l'Irak parce que, disaient-ils, on ne sanctionne pas un peuple du fait de la politique de ses dirigeants.
Pour faire cesser les détournements de l'aide européenne, il a fallu mobiliser les parlementaires, et arracher avec les dents leurs signatures pour établir une commission d'enquête. Contrairement à ce que certains ont cru, ce n'était pas une démarche pour un camp contre un autre, mais simplement pour la vérité et la justice. Une initiative conçue autant pour les palestiniens qui ont droit que notre aide leur parvienne réellement, que pour les israéliens qui peuvent légitimement attendre qu'elle ne soit pas retournée contre leur existence.
Je n'ai pas pu convaincre mes collègues progressistes qu'il existe dans la société palestinienne des hommes courageux qui pensent dialogue, paix, développement, bref qui incarnent le futur, et qu'il est de notre responsabilité de les repérer et de les aider à prendre le pouvoir. Mais, quelqu'en soit le prix, j'ai eu cette chance - rare - de pouvoir agir selon mes convictions. A Bruxelles et Strasbourg, j'ai pu participer à ce que François Mitterrand appelait "l'aventure d'une génération". J'y ai appris que l'Europe c'est un partage et un pardon.
J'y ai appris que les vraies convictions sont rares, autant que la morale des mots. Qu'il ne suffit pas d'être du parti de Jaurès pour être fidèle à sa pensée, lui qui disait : "le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire". Au risque de déplaire, j'ai toujours dit ce que je croyais juste et j'en assume les conséquences.
Il paraît que la politique est ainsi. Je crois au contraire que la politique, c'est une éthique de l'engagement et de la responsabilité, c'est l'exigence de regarder les vrais enjeux en face : la guerre et la paix au Moyen-Orient bien sûr mais aussi et surtout les grandes questions qui domineront ce siècle. L'environnement et les bouleversements climatiques, la misère du Sud - je pense en particulier à l'Afrique qui sombre en silence.
Ceux qui me connaissent savent que je ne lâcherai pas et que je continuerai à agir pour ces idées. Je sais que ce sont aussi les vôtres. Désormais, je vais participer à d'autres formes d'engagement : Medbridge, pour mettre l'Europe au contact des réalités du Moyen-Orient, le cercle Léon Blum pour faire revivre la flamme sioniste et humaniste qui n'aurait jamais dû quitter le coeur des socialistes.
Je sais combien il est tentant de se détourner de la vie publique; mais pour médiocres qu'en soient les mours et parfois les hommes, la politique c'est aussi là que se joue l'avenir des peuples.
Notre époque appelle des vocations bien trempées qui s'enracinent dans de vraies convictions. Comme le disait un poète belge oublié : "les temps viendront où pour apparaître avec quelque crédit devant les hommes, il faudra justifier qu'on soit un homme soit-même". Je quitte le Parlement européen, mais je suis convaincu que d'autres continueront à défendre les principes pour lesquels je me suis battu. Il faudra les encourager. A vous qui m'avez toujours soutenu, je dis tout simplement : merci. Ce combat, c'est le notre et il ne s'arrêtera pas. Tribune de François Zimeray juin 2004 |